jeudi 15 janvier 2015

Qui sont désemparées




Quand j'ai appris la nouvelle, j'étais dans un taxi.










J'avais eu un accrochage avec ma voiture. Après avoir cru qu'il n'y avait que de la tôle froissée, j'ai voulu redémarrer, j'ai trouvé que ma roue avait un souci.
Alors mondiale assistance, dépanneuse et taxi.
J'étais allée chercher Lili au collège, et je n'avais pas écouté la radio.
En ce moment, je suis renfermée dans mon monde, et j'ai de plus en plus de mal à vivre dans le monde réel. Ce qui vient de se passer me prouve que j'ai raison.

Bref, on était dans le taxi, et le chauffeur écoutait France Info. 
Et c'est là, à 13h30, que j'ai entendu. Un attentat, des victimes. Parmi ces victimes, il y aurait les dessinateurs ... 
Je me souviens que la journaliste utilisait le conditionnel encore à ce moment là. Et moi je me disais, comme un mantra, peut être qu'ils ne sont pas morts, peut être que ce ne sont pas eux.

Il a fallu que j'explique à Lili qui étaient ces hommes qui avaient été attaqués. 
Je comprenais bien que c'était grave, mais je ne réalisais pas encore combien.
Arrivées à la maison, je n'ai pas voulu que Lili soit confrontée à la chaîne d'info en boucle. Je regardais de temps en temps, et j'ai pris conscience, peu à peu, de l'ampleur du massacre, et surtout, j'ai entendu que la journaliste n'utilisait plus le conditionnel quand elle citait le nom des victimes.

Lili avait dû mal à comprendre pourquoi, avec Gots, on suivait autant les infos. On a tenté de lui expliquer la gravité du geste, l'attaque à la liberté d'expression. Et puis, notre tristesse face à la mort de gens, que nous ne connaissions pas certes, mais avec qui on avait grandi et vieilli.
Je voyais qu'elle avait du mal à comprendre.

Le lendemain, je voulais aller au rassemblement à la préfecture. Je suis allée chercher Lili au collège, et nous y sommes allées ensemble.
Sur le chemin, on reparle de la catastrophe, et de comment ça s'est passé au collège. Et elle me dit que de toute façon, elle est du côté des tueurs ...
Et là, pendant quelques secondes, le monde s'est arrêté. On n'avait pas encore parlé des problèmes dans les écoles.
Je ne me suis pas énervée. Même si j'ai cru à de la provoc' de sa part : elle est en tout à fait capable.

Je lui ai dit que je ne comprenais pas, comment elle pouvait dire ça, pourquoi elle disait ça. Je voulais savoir ce qui se cachait derrière ses paroles.
Elle m'a expliqué qu'elle ne souhaitait la mort de personne, mais elle avait vu des caricatures, en classe, et ces dessinateurs se moquaient de la religion, des croyants, des personnages publics et des gens. Et qu'elle ne supportait pas qu'on se moque des autres, que c'était mal de se moquer, que c'était méchant. 

Elle ne comprend donc pas le second degré. Et pour elle, la moquerie est proche de l'injustice. Elle m'a dit que quelqu'un d'autre avait dit la même chose dans la cour. 

J'étais choquée. Ma fille, ma propre fille ... 

J'ai essayé de lui expliquer, encore une fois, la liberté d'expression. En reprenant ces propres paroles qui pourraient être puni par la loi, mais pas les caricatures.
Rien n'y a fait. 

Bien entendu, elle avait fait de la provocation avec sa phrase, mais ne comprend pas les caricatures. Elle pense que Charlie Hebdo a exagéré.
Je n'arrive pas à lui faire comprendre.

En rentrant du rassemblement, on a tenté, encore, avec Gots, d'en reparler. Elle reste sur ses positions.
En plus de la tristesse, du coup qu'a été ce massacre, je me suis pris une claque sur mon éducation.

Je ne me souviens pas comment j'étais à son âge.
Je sais qu'elle refuse tout ce qui vient de moi, comme modèle. Et ça fait mal. Car, bien entendu, je crois en ce que je défends, je pense lui montrer le bon chemin.
Mais, elle ne voit en moi, que la femme malade, en qui elle ne peut pas avoir confiance, qui lui a fait du mal. Et elle me le fait payer.

On croit transmettre certaines valeurs, on pense que cela se fait, plus ou moins, de façon intrinsèque, ou en tout cas simplement par l'exemple, par la parole, la discussion. Parce qu'on a oublié comment nos parents ont fait. 
Mais on oublie que notre enfant a son propre développement, sa propre façon de penser, même si ce n'est pas la même que la vôtre. Qu'il réagit aussi en fonction de ce qu'il a vécu avec vous, mais aussi avec ce qu'il vit à l'extérieur.

J'avoue être désemparée. J'espère qu'elle grandira quand même pas totalement contre moi.





8 commentaires:

  1. Je n'ai pas d'enfants donc je suis mal placé pour un conseil. Mais je pense qu'il faut continuer à lui parler, à lui expliquer, c'est normal qu'elle n'ait pas toutes les clés à son age (déjà au notre, c'est pas simple).

    Quand à :
    "J'espère qu'elle grandira quand même pas totalement contre moi."
    Je pense, au vu de tes écrits, que c'est impossible.

    Bon courage.

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    1. C'est vrai que tout n'est pas simple. Surtout l'éducation, toujours l'impression de marcher sur un fil ...
      J'espère que l'avenir te donnera raison, mais je culpabilise tellement d'être malade, d'être ce que je suis, ce n'est pas toujours facile. C'est un peu Jekyll et Mr Hyde ...

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  2. Respirez un grand coup.
    Votre fille vous parle, discute, et elle n'a pas tort quand elle dit que c'est méchant de se moquer des autres. Elle affirme qu'elle a bon coeur et qu'elle est sensible, et il n'y a rien de mal à ça. C'est une partie réussie de son éducation, non ?
    Qu'elle ne comprenne pas bien pourquoi en France on est puni par la loi si on traite publiquement quelqu'un de con mais qu'on puisse le représenter avec un balai dans le cul n'a rien d'extraordinaire ni d'inquiétant. Ce n'est pas toujours très logique non plus.
    C'est une collégienne, elle est jeune encore. Si elle dit qu'elle est du côté des tueurs, c'est peut-être juste de la provocation d'adolescent, et ce serait dommage de se déprimer pour ça.
    Bon, évidemment, si elle commence à chanter les louanges d'Al-Qaida et si son petit copain souhaite l'emmener voir le prochain spectacle de Dieudonné en passant par la mosquée intégriste et le magasin " Discount Burqas", faites gaffe quand même, hein (smiley !)

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    1. Je sais que j'ai de la chance d'avoir encore un dialogue avec ma fille, qu'elle est hyper sensible, et que vu son âge elle a dû mal à comprendre toutes les notions qui se jouent.
      Mais elle m'en met plein la gueule régulièrement, j'encaisse. Mais cette fois, elle m'a choquée. Non pas que je crois qu'elle vire intégriste, mais qu'elle choisisse de penser autrement, non pas par réel choix mais juste pour s'opposer à moi, ça me ferait chier. J'aimerai qu'elle trouve sa voie, mais pas seulement celle qui me contredit. Et je sais aussi que l'adolescence ne va pas toujours dans ce sens ;)

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  3. Pas facile en effet.
    J'ai deux gosses. Tout n'a pas toujours été facile non plus.
    Je comprends ton émotion mais tu verras qu'en grandissant elle comprendra mieux ce que tu lui explique aujourd'hui.
    L'essentiel comme dit Suzanne, c'est que vous vous parliez, que vous discutez............
    N'oublie quand même pas qu'elle t'as dit qu'elle ne voulait la mort de personne.
    Elle s'oppose à toi, elle te contredit, je pense que c'est le lot commun de beaucoup de parents.
    Je suis sûr qu'en grandissant Lilou se rapprochera de toi, persuadé même.
    En attendant le dialogue faut le continuer.
    Gots est là lui aussi, tu n'es pas toute seule.
    Bon dimanche, je vous embrasse.

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  4. J'espère que le temps adoucit les difficultés et les incompréhensions de ces derniers temps. Ce n'est pas facile d'être parent, on en apprend tous les jours... et on fait des erreurs bien souvent.
    Je pense à toi... Courage! Biz

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